18 novembre 2015

S’engager dans un processus de décolonisation : mettre fin aux violences

 

Le reportage de l’émission Enquête a mis au jour, pour un vaste public, la violence vécue par les femmes autochtones, la violence d’une institution, la Sûreté du Québec, censée protéger et non violenter. Ce que révèle l’émission Enquête, c’est, entre autres, l’indifférence dans laquelle sont commises ces agressions, l’impunité dont jouissent les agresseurs et le caractère à la fois sexiste et raciste des violences dirigées envers les femmes autochtones au Québec.

Les personnes autochtones au Québec représentent 2% de la population, toutefois les Autochtones ne se définissent pas comme une minorité, mais bien comme des peuples à part entière. Au Québec, il y a 58 communautés autochtones appartenant aux dix Premières Nations :

    • Mohawks
    • Innus
    • Cris-Eeyou
    • Algonquins
    • Atikamekw
    • Mi’gmag
    • Hurons-Wendat
    • Abénaquis
    • Naskapis
    • Malécites
    • et 16 communautés format la Nation Inuit.

Si 2% de la population c’est peu en proportion, il est d’autant plus stupéfiant de constater les violences auxquelles sont confrontées les femmes autochtones. Elles sont 5 fois plus exposées à la violence que les femmes allochtones. Rappelons que de 1980 à 2012 ce sont 1 186 femmes autochtones qui ont disparu ou ont été assassinées, ce nombre est l’équivalent proportionnel de 8 000 femmes québécoises ou 30 000 femmes canadiennes. Pourquoi ?

Une violence coloniale et sexiste

Il est important de parler et de comprendre cette violence comme le résultat de l’oppression patriarcale et de l’oppression colonialiste exercée à l’endroit des peuples autochtones au Québec, au Canada comme dans d’autres endroits du monde. Le croisement entre ces deux systèmes qui oppriment les femmes autochtones génère une violence qui s’ancre dans le sexisme et le racisme. Le système colonial au Québec a détruit les structures traditionnelles d’organisation des communautés autochtones et a permis l’exploitation des ressources et des territoires de ces communautés. Ce système est à l’origine de nombreuses problématiques sociales qui affectent aujourd’hui fortement les Autochtones : crise du logement, chômage, violence familiale et conjugale, violence sexuelle, consommation, itinérance, prison, etc. Il devient nécessaire de réfléchir à l’ensemble des causes, tant historiques que juridiques, de ces phénomènes et d’examiner les formes insidieuses de violences envers les Autochtones, les violations persistantes et systématiques de leurs droits, les préjugés et les discriminations. Comment pouvons-nous participer activement à transformer des pratiques,  des comportements, des lois et des politiques qui discriminent les peuples autochtones et favorisent la violence systémique envers les femmes autochtones?

Femmes autochtones au Québec : une amitié politique essentielle

En 2004, la FFQ et Femmes autochtones au Québec signent un protocole de solidarité qui nous engage à nous reconnaître mutuellement comme femmes ancrées dans des peuples qui se doivent respect dans leur droit à l’autodétermination. Ce protocole signale un engagement d’agir en solidarité pour transformer les rapports coloniaux qui marquent l’histoire entre Québécois.es et Autochtones.

Cette entente survient à la suite du Congrès de 2003, où les membres de la FFQ expriment une volonté de construire un rapport égalitaire avec les femmes autochtones. Dans les années avant le déclenchement de ce processus, la FFQ a sollicité Femmes autochtones au Québec pour devenir membre de la Fédération. Mais dans un contexte historique colonial, FAQ a jugé que devenir membre de la FFQ n’était pas le chemin approprié pour créer une alliance entre nos deux organisations. Nos deux groupes en sont donc venus à reconnaître la nécessité d’un rapport de nation à nation qui concrètement vise à instaurer un mode d’association égalitaire et à déconstruire un rapport historiquement inégalitaire et colonialiste entre nos deux nations.

Depuis 2004, l’ancrage de ce protocole de solidarité dans notre action au quotidien a exigé d’abord de développer un rapport de confiance entre nos deux organisations, autant au niveau plus politique qu’au niveau des équipes de travail et auprès de nos membres.

Aller chercher l’input des femmes autochtones, reconnaître le leadership et les connaissances qu’elles possèdent et qui enrichissent voire parfois confrontent nos propres réflexions comme organisation et comme  militantes féministes. Dans un dossier comme celui des mobilisations pour l’obtention d’une commission d’enquête nationale sur la disparition et l’assassinat des femmes autochtones, notre démarche de travail est bâtie sur une collaboration étroite basée sur une réelle solidarité ancrée dans l’action.

Lors des actions de la MMF en 2015, l’expression de cette solidarité s’est traduite par  une participation aux actions initiées par les femmes autochtones lors des vigiles du 14 février et du 4 octobre, en mémoire des femmes autochtones disparues et assassinées. Rappelons que pour une première fois le 4 octobre 2014, des vigiles ont été réalisées dans la plupart des régions du Québec, plus d’une 20aine à travers la province et plusieurs dans le réseau de la MMF à l’international, une mobilisation sans précédent au Québec.  Cet engagement fort et cet engagement des femmes allochtones pour l’obtention d’une commission d’enquête nationale a aussi permis de réaliser une immense Die-In lors du rassemblement national de la MMF à Trois-Rivières le 17 octobre dernier. Ce sont plus de 1000 femmes, allochtones et autochtones, qui ont utilisé leurs corps dans une action symbolique pour exiger cette commission d’enquête, dénoncer l’inaction du gouvernement et placer la décolonisation au cœur des messages politiques de la MMF 2015, en commençant par l’importance de décoloniser nos propres territoires ici, au Québec et nos esprits en tant que féministes, militantes de la MMF.

L’engagement de se reconnaître de nation à nation, exige des femmes non-autochtones de faire des enjeux porter par les femmes autochtones des enjeux porter par toutes.  Ces enjeux, qu’on aurait tendance à percevoir comme des enjeux spécifiques aux femmes ou aux communautés autochtones, sont aussi les nôtres, ils témoignent de notre engagement féministe envers l’égalité et la justice sociale, il témoigne de nos luttes pour un vivre ensemble basé sur des valeurs d’égalité entre les femmes elles-mêmes et entre les peuples. Ces enjeux sont les nôtres également car ils exigent des personnes non-autochtones une véritable réflexion sur le rôle qu’elles peuvent et doivent jouer afin de déconstruire les inégalités et préjugés résultant d’une longue histoire coloniale. Aujourd’hui, les féministes et femmes non-autochtones ont  un rôle à jouer dans ce travail de responsabilisation et de prise de conscience collective. Elles doivent montrer la nécessité de s’engager comme société à poser de véritables gestes de réparationen restant à l’écoute de ce que ces peuples revendiquent et expriment comme besoins pour leurs communautés.

Cet engagement signifie aussi favoriser des espaces de prises de parole publique qui permettent aux femmes autochtones de parler pour elles-mêmes. Cette volonté de ne pas parler à la place de ces dernières, a, par exemple, orienté le choix de la Coordination du Québec de la MMF de réserver une poste de porte-parole pour FAQ. Certaines coalitions régionales de la MMF, comme celles du Bas-St-Laurent ou de la Mauricie, ont aussi choisi d’emprunter cette structure en ayant deux porte-parole régionales, dont une femme autochtone.

Décoloniser nos esprits, nos savoirs, notre histoire

Les féministes connaissent l’importance de produire et de reconnaître les connaissances développées par et pour les femmes depuis longtemps. Des luttes ont été et sont toujours actives pour transformer l’histoire, la culture, l’éducation pour que les femmes cessent d’être invisibilisées. La poursuite de cette lutte féministe nous engage également à écrire différemment l’histoire pour la décoloniser. Décoloniser les savoirs et notre histoire est une façon concrète de lutter contre les préjugés et les stéréotypes colonialistes qui perdurent.

Décoloniser nos esprits c’est apprendre à être sur le terrain des femmes autochtones, à travailler avec elles à partir de leur façon de faire, de leur vision du monde. Il faut aussi accepter de se laisser bousculer dans nos idées, nos façons de voir le monde et les rapports de pouvoir.

Par l’éducation populaire, nous pouvons découvrir qui sont les peuples autochtones.  Cet outil permet de vivre et de réécrire l’histoire autrement. Par exemple en apprenant sur les effets de la Loi sur les indiens et ses conséquences sur les peuples autochtones, en s’informant sur l’histoire des pensionnats autochtones et comment cette histoire permet de mieux comprendre la situation actuelle des femmes disparues et assassinées. Il est important de s’interroger sur les connaissances que nous avons, celles que nous devons aller chercher et celles que nous voulons transmettre aux générations futures.  L’éducation populaire est un travail collectif qui s’accomplit au sein de nos milieux, un travail continu qui doit se faire au quotidien. Une fois qu’un lien de confiance est établi, cette démarche peut se faire en échange avec les femmes autochtones et dans des conditions définies par elles.

Dans les prochains mois, la FFQ poursuivra ce travail avec FAQ pour ancrer davantage son travail de décolonisation par le renouvellement du protocole de solidarité. Ce renouvellement est un moment idéal pour toutes nos membres de s’engager dans leurs milieux et leurs communautés pour participer activement dans ce processus de décolonisation de nos esprits, et des territoires sur lesquels nous vivons.

Cybel Richer-Boivin 

 

 

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