9 avril 2015

#AgressionNonDénoncée : quelles suites collectives y donnerons-nous?

 

À l’automne dernier, un véritable mouvement collectif de dévoilements d’agressions à caractère sexuel a déferlé au Québec. Dans la foulée de l’affaire Gomeshi, des femmes ont raconté l’histoire de leurs agressions utilisant les mots clic #AgressionNonDénoncée ou encore #BeenRapedNeverReported. Alors que les mouvements féministes sont depuis longtemps conscients de l’importance du phénomène de la violence sexuelle dans la vie des femmes, ce mouvement a permis à un plus large public de le constater et a ouvert en partie une discussion publique sur les causes de cette violence, sur une certaine faillite du système judiciaire en matière d’agression sexuelle et sur les conséquences à court et long terme des agressions.

Afin que ce mouvement collectif ne demeure pas lettre morte, la FFQ et le RQCALACS ont en novembre denier lancé une pétition pour sommer l’État de prendre ses responsabilités devant l’ampleur des violences sexuelles. Le 26 novembre, la ministre de la Justice et responsable de la condition féminine accompagnée de ses collègues des autres partis de l’Assemblée nationale a annoncé la tenue d’une commission sur le plan d’action de lutte aux  agressions sexuelles, ainsi que la tenue de 3 forums pour permettre d’élaborer un nouveau plan d’action tenant compte des réalités et de la complexité du phénomène.

La FFQ, comme plusieurs groupes féministes, ainsi que Femmes autochtones au Québec, a été invitée à présenter un mémoire dans la cadre de la commission. Cette commission qui a pris fin en mars boucle une première étape. Nous continuons à nous mobiliser afin que les forums se tiennent au printemps et que l’un de ces forums soit consacré aux femmes autochtones qui font face à une violence sexuelle incroyable due à la conjugaison d’une culture sexiste et colonialiste.

Le poids de la violence sexuelle dans notre société

Selon un rapport du Conseil du statut de la femme, la plupart des agressions sexuelles sont commises envers les jeunes, généralement des filles, des adolescentes ou des jeunes femmes. La plupart des victimes connaissent leur agresseur, c’est le cas pour 84,8 % des jeunes victimes et 72,1 % des adultes. Selon la même étude, 83 % des victimes sont des filles et des femmes, et 97 % des auteurs présumés sont des hommes.[1]

Malgré l’ampleur du phénomène et malgré des changements législatifs favorables à la dénonciation, les femmes sont peu nombreuses à dénoncer leur agresseur. Entre 2003 et 2012, le taux de dénonciation des agressions sexuelles est passé de 55,3 à 47,9 par 100 000 habitants, et ce, alors qu’on enregistrait une augmentation pour les autres infractions d’ordre sexuel (13 à 17,6).[2] Devant cette absence d’avancée au plan des dénonciations, il est difficile de crier victoire.

Il est généralement entendu qu’au Canada, seulement 10 % des agressions sexuelles sont apportées à l’attention de la police. Lorsque signalées, très peu des agressions sexuelles qui font l’objet d’une enquête aboutissent devant la cour. À cet égard, il y a un problème sérieux à étudier et à corriger.

Transformer la culture

Nous vivons dans un contexte où il y a de manière générale une tolérance des pratiques sexistes qui participe activement à la banalisation des agressions sexuelles commises par les hommes et par les institutions. Cette banalisation est un des facteurs centraux de ce que nous appelons la culture du viol. En ayant une attitude tolérante envers les pratiques sexistes et les agressions à caractère sexuel, nous ne nous donnons pas les moyens de tenir responsables les agresseurs et les institutions. Cette culture du viol a donc un impact sur les attitudes et comportements des individus et des groupes, mais aussi sur les politiques et les procédures dans les institutions. Ces pratiques et procédures participent à la négation de l’ampleur du problème des agressions sexuelles.

Dans un récent rapport de l’Université d’Ottawa sur la violence sexuelle dans un contexte universitaire, on affirme que la culture du viol est plus présente dans les milieux qui favorisent un type de masculinité hégémonique. Ce concept de masculinité hégémonique nous permet de mieux comprendre le processus de domination qui est en action dans le phénomène des violences sexuelles.

Qu’entendons-nous par masculinité hégémonique? Raewyn Connell définit la masculinité hégémonique par un processus de survalorisation des caractéristiques considérées comme « masculines » (force physique, courage, rationalité, etc.) qui encourage la possession de pouvoirs économiques et symboliques et la domination des femmes par les hommes. La masculinité non hégémonique, elle, prend différentes formes, soit celles qui sont complices sans toutefois bénéficier des privilèges associés à la masculinité hégémonique. Les masculinités rejetées sont, par exemple, celles qui s’expriment à travers des traits jugés trop féminins. Enfin, on trouve les masculinités qui tendent à redéfinir les catégories et les rapports de pouvoirs. Pour se libérer collectivement de la domination associée à la masculinité hégémonique, il faut reconfigurer les pratiques de domination tant envers les femmes qu’envers les masculinités disqualifiées. Dans le cas des agressions sexuelles, il s’agit de trouver les moyens de tenir les agresseurs responsables de leurs gestes et de favoriser de nouvelles pratiques et cultures dans les institutions de la société et de l’État, qui remettent en question les rapports de pouvoir en place.

Élargir notre regard

Si le déferlement de dévoilements d’agressions sexuelles dans les réseaux sociaux et les médias traditionnels a permis d’ouvrir une discussion publique et collective sur la violence sexuelle envers les femmes, la complexité de ce phénomène n’a pas toujours été prise en compte. 140 caractères ne permettent pas de témoigner de la complexité des réalités vécues par toutes, il nous semble essentiel que le prochain plan d’action de lutte aux agressions sexuelles élargisse son champ d’action afin de tenir compte des enjeux spécifiques de femmes qui vivent à la croisée de différents systèmes d’oppression.

En ce sens, notre mémoire reprend donc les recommandations de Femmes autochtones au Québec. Les femmes autochtones sont touchées par un niveau de violence qui dépasse celui vécu par les femmes québécoises. Puisque les causes de cette violence puisent leur source dans la colonisation et le racisme tout comme dans les inégalités entre femmes et hommes, il est nécessaire d’adopter une approche soutenue par les femmes autochtones et qui respecte le droit à l’autodétermination de leurs peuples. Nous avons aussi collaboré avec différents groupes pour tracer dans notre mémoire un portrait plus précis du phénomène des agressions sexuelles.

Ainsi, la collaboration avec le Conseil des Montréalaises et la Fondation Parole de femmes a permis de mettre en évidence les différentes formes de barrières auxquelles sont confrontées les femmes immigrantes et racisées qui vivent de la violence sexuelle. Ces barrières peuvent être d’ordre personnel (connaissance de la langue, isolement, dépendance financière). Les femmes peuvent aussi se sentir prises entre deux tensions : la crainte d’être rejetées par leur communauté et la peur de contribuer à la stigmatisation de leur communauté d’origine. Les barrières peuvent aussi être institutionnelles : les femmes ignorent les ressources qui sont à leur disposition ou encore elles sont soumises à des règles d’immigration qui créent des catégories de résidences conditionnelles, pensons au cas des travailleuses domestiques.

Une autre collaboration, cette fois avec le Centre de lutte à l’oppression des genres a permis d’élargir la portée de notre mémoire au contexte dans lequel les personnes trans vivent des agressions sexuelles. Les risques d’agressions multiples sont importants pour les populations trans. Les moments de marginalisation intense, spécifiquement en début de transition, créent des espaces propices aux agressions, aux violences sexuelles et à l’impossibilité de négociation de pratiques sexuelles sécuritaires. Ces violences s’inscrivant dans l’historique des agressions sexuelles subies par les femmes, la violence vécue par les personnes trans vient souvent de partenaires connus et non pas d’étrangers.

Notre mémoire déposé à la commission fait également état des contextes et réalités vécus par les femmes vivant avec un handicap, les femmes aînées, les personnes intersexes et les lesbiennes. Nous nous sommes aussi intéressées aux contextes dans lesquels s’inscrit la violence sexuelle dans le milieu universitaire, professionnel, dans le milieu minier (et autres mégaprojets), le milieu militaire et en contexte de guerre.

Agir en amont : sensibilisation et éducation sexuelle positive, inclusive et émancipatrice

La FFQ soutient les propositions du Regroupement québécois des centres d’aide et de lutte aux agressions à caractère sexuel (RQCALACS) en matière de prévention des agressions sexuelles. Le RQCALACS souhaite la mise sur pied par le gouvernement d’une campagne de sensibilisation qui vise à expliquer ce que sont les agressions sexuelles, leurs conséquences sur les victimes et à contrer les mythes et les préjugées. Cette campagne devrait avoir une portée large et permettre de s’attaquer aux stéréotypes, aux préjugées et à la stigmatisation des personnes victimes d’agressions sexuelles.

Pour renforcer la sensibilisation et la prévention de la violence sexuelle, la FFQ joint sa voix à celle de la Fédération pour la planning des naissances afin que le plan d’action prévoit un volet prévention au sein duquel sera intégré un programme d’éducation sexuelle orienté vers une sexualité positive, saine et sans contrainte, dans le respect de la diversité; qui favorise des relations saines et égalitaires par la déconstruction des stéréotypes, des systèmes d’oppression et des rapports de pouvoir dans la société.

Un tel programme d’éducation sexuelle favorise la prise de pouvoir et l’autonomie par la connaissance de son corps, de sa sexualité et lutte contre les stéréotypes et les discriminations véhiculés par les producteurs d’images en déconstruisant activement les préjugés qui sont véhiculés.

Pour connaitre l’ensemble des recommandations, nous vous invitons à lire le mémoire Vers un plan d’action ambitieux pour lutter contre les agressions sexuelles.

 

Cybel Richer-Boivin

 

 


[1] http://www.scf.gouv.qc.ca/fileadmin/publications/Violence/_Rapport_Plan2008-2013_AgressSexuelle.pdf

[2] Ministère de la Sécurité publique (2013a), Infractions sexuelles au Québec, Faits saillants 2012, Québec, p. 8.

 

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