6 février 2015

Mesures d’austérité : sur le dos des femmes et des plus démuni.es?

 

Depuis plusieurs mois déjà, nous sommes actives pour dénoncer les mesures d’austérité mises en place par le gouvernement. Pourquoi le faisons-nous? Parce qu’il est évident qu’en appliquant de telles mesures le gouvernement n’assume pas ses responsabilités afin de garantir l’égalité à toutes les femmes. Alors que la FFQ et d’autres groupes de femmes, l’avons interpellé pour qu’il prenne en charge ses responsabilités en appliquant une analyse de l’impact de ses politiques sur les femmes (analyse différenciée selon le sexe) le gouvernement demeure indifférent. Non seulement, le il fait la sourde d’oreille devant cette demande ferme des groupes de femmes, mais ses agissements des derniers mois nous confirme qu’il ne se soucie pas des impacts de l’austérité sur les femmes et sur leur droit à l’égalité.

En effet, la ministre de la Famille, Francine Charbonneau, a admis « en point de presse qu’elle n’avait pas eu le “réflexe” de demander au Conseil du Statut de la femme d’analyser la décision gouvernementale [la fin du tarif universel pour les services de garde] »[1]. À cette déclaration de la ministre de la Famille s’ajoute le refus de la ministre responsable de la Condition Féminine, Stéphanie Vallée, d’adopter une motion visant à soumettre la révision des programmes en cours à une analyse différenciée selon le sexe.  Elle s’est dite préoccupée par les conditions de vie des plus démuni.es, mais davantage inquiète des conséquences de la situation des finances publiques. Bien que le gouvernement actuel ne soit pas le premier à refuser de soumettre ses politiques à une analyse de l’impact sur les femmes[2], les actions en cours du gouvernement révèlent qu’il est prêt à ce que la révision des programmes et les mesures d’austérité soient mises en place sur le dos des femmes et des populations les plus vulnérables.

Qu’est-ce que l’austérité?

Lorsque l’on parle d’austérité, de quoi parlons-nous au juste? On parle d’un État qui procède à une réduction de ses dépenses, en ciblant certaines d’entre elles en particulier, principalement les dépenses liées aux services publics et aux mesures sociales. L’austérité fait partie d’un ensemble d’outils utilisés par l’idéologie néolibérale pour transformer durablement le rôle de l’État. D’un État au service du bien commun à un État au service de l’entreprise privée.  Pour opérer cette transformation, les États utilisent l’austérité, mais aussi la déréglementation des marchés, la privatisation des services publics et les coupes dans le filet social pour ne nommer que quelques exemples que nous avons pu observer dans les dernières années.

L’austérité est révélatrice d’une idéologie qui vise la déstructuration des secteurs de l’État qui fonctionnent en dehors de la logique de marché (éducation, soins de santé et services sociaux, etc.). Le changement visé par les mesures d’austérité consiste à réduire les dépenses de l’État en délaissant ces secteurs, en privatisant les services publics et en encourageant le développement économique par le soutien aux entreprises plutôt que par la redistribution des richesses.  Alors que l’austérité est présentée par le gouvernement comme une stratégie pour revenir à l’équilibre budgétaire, nous affirmons plutôt que l’austérité participe activement au désengagement de l’État envers ses responsabilités sociales et ce, de façon permanente.

Conséquences des mesures d’austérité sur les femmes en Europe

Bien que le contexte y soit différent du Québec, il est intéressant de s’attarder aux conséquences que les mesures d’austérité ont eues dans plusieurs pays d’Europe. Il apparait que le type de services coupés ressemble étrangement aux coupures qui se déroulent présentement au Québec.

En Grèce, 250 000 places pour les personnes en situation de handicap ont été abolies laissant les familles (et très majoritairement des femmes) avec la prise en charge complète de personnes ayant besoin de soins (Capucine Larzillière et Lisbeth Sal). En Grèce, au Portugal, en République Tchèque et en Italie, on a fermé des places dans les garderies. Dans les Pays-Bas et au Royaume-Uni, on a augmenté les frais de garde. En France, en Grèce, en Roumanie et au Portugal, on a fermé des hôpitaux et des centres de naissance. Au Royaume Uni, entre 2010 et 2015, 461 500 emplois occupés par des femmes dans le secteur public ont été abolis (Lethbridge, Jane). Les reculs en matière de travail se sont fait sentir de manière douloureuse chez les mères et particulièrement les mères à la tête de famille monoparentales (Stephanie Seguino).

Quels liens pouvons-nous faire avec le contexte au Québec ?

Les inquiétudes sont vives chez les femmes au Québec. Que ce soit pour celles qui restent en poste au sein de la fonction publique et qui appréhendent l’augmentation de la charge de travail. Rappelons que 75 % des travailleuses.eurs de la fonction publique sont des femmes (Front commun). Que ce soit au sein des groupes communautaires, où une majorité de femmes œuvrent, qui voient la portion de leur financement étatique diminuer de façon drastique (voire disparaître) en même temps qu’elles doivent s’organiser avec une hausse de la demande de services à assurer pour les personnes vulnérables et alors que la défense de droits est plus que jamais indispensable. Que ce soit le phénomène grandissant de la précarisation de l’emploi; travail à temps partiel, à forfait, faux travail automne, ou augmentation de travail sur appel ou en agence de placement, qui touche bien plus les femmes (Ruth Rose).

L’application de mesures d’austérité rend aussi visible les écarts entre les femmes elles-mêmes. La modulation des tarifs de services de garde risque de rendre le recours aux aides familiales plus intéressant pour les familles aisées en raison des avantages fiscaux. Les aides familiales au Québec représentent 25 000 femmes, majoritairement immigrantes, qui travaillent dans des résidences privées et dans des conditions très précaires (Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec). Ces femmes, dont le statut d’immigration est conditionnel, travaillent généralement à un salaire minimum très bas et leurs protections sociales sont quasi inexistantes.

Les mesures d’austérité ont aussi un effet différent sur les femmes puisqu’elles s’inscrivent dans un contexte où le marché du travail crée des inégalités systémiques pour les femmes et les femmes de couleur. Le salaire annuel moyen des hommes et des femmes sortant de l’université est respectivement de 67 400 $ pour les hommes et de 48 400 $ pour les femmes (un écart de 19 000 $), selon une étude de Statistiques Canada. Si nous poursuivons l’examen des écarts salariaux en comparant les revenus des femmes ayant un baccalauréat avec les hommes avec un diplôme d’études secondaires, nous voyons que sur une période de vingt ans, les femmes avec un baccalauréat gagnent en moyenne un peu moins que les hommes peu scolarisés. Cette situation est plus marquée pour les femmes de minorité visible avec un diplôme universitaire (41 258 $) versus les hommes blancs sans diplôme (42 521 $).  Le marché de l’emploi confine encore les femmes des minorités visibles dans des emplois stéréotypés et ce, peu importe leur niveau et domaine de formation. Cette réalité a un impact sur leurs revenus d’emploi Alors que les femmes blanches sans diplôme gagnent 10 855 $ de moins que les hommes blancs n’ayant pas de diplôme et que les femmes de minorité visible en gagnent 16 273 $ de moins. (Ruth Rose).

L’austérité s’inscrit également dans un modèle de développement économique basé sur l’exploitation des ressources naturelles, comme nous le voyons sur la Côte Nord. Ce type de développement n’est pas sans conséquence, pour l’environnement, bien sûr, mais aussi pour les communautés qui vivent sur ces territoires, les peuples autochtones et les femmes en particulier. Sur la Côte Nord, cette politique de développe renforce la division sexuelle du travail. Pendant que les politiques de développement soutiennent l’industrie minière les femmes perdent leurs emplois dans le secteur public. Le salaire des femmes atteint seulement 61 % de celui des hommes (Catherine Lévesque, 2012) sur la Côte Nord. Les emplois créés sont essentiellement des emplois masculins et nombreuses sont les femmes qui doivent assumer seules la prise en charge de la famille et des tâches domestiques en l’absence de leur mari parti travailler dans des régions ressources.

Par ailleurs, le type d’emplois associés à ce modèle de développement fait croître le nombre d’hommes non-autochtones sur le territoire, ce qui augmente le risque de violence et de prostitution pour les femmes autochtones qui vivent près des chantiers (Catherine Lévesque, 2014 et Aurélie Arnaud, 2012). L’augmentation des agressions sexuelles se fait aussi remarquer sur la Côte Nord. Selon Catherine Lévesque, le nombre de plaintes formelles est passé de 67 en 2011-2012 à 81 en 2012-2013 et à 102 de 2013-2014.

Ces exemples ne sont que la pointe de l’iceberg. Les conséquences seront nombreuses sur les femmes et affecteront de manière plus brutale encore les femmes qui vivent des situations de plus grande précarité.

En action contre les mesures d’austérité

Devant la violence de ces mesures d’austérité, la mobilisation et la solidarité dans les luttes à mener est nécessaire pour opposer une résistance à ces politiques qui vont à l’encontre de notre vision féministe de société. Il importe que les mouvements alliés adoptent une analyse féministe des inégalités. C’est ce à quoi nous travaillons avec d’autres à travers les actions autour du 8 mars, à travers notre l’implication au sein des mobilisations organisées par la Coalition opposée à la tarification et la privatisation des services publics et la Coalition Refusons l’austérité.

Avec le processus d’éducation populaire qui donnera vie aux actions de la Marche mondiale des femmes en 2015, nous bâtissons nos résistances et développons nos alternatives. Organisons notre riposte !

Dates à retenir

Nous vous invitons à vous informer et à vous mobiliser pour défendre le droit des femmes à l’égalité et à la justice, pour contrer la destruction sociale et environnementale en cours.

10 février – dépôt du mémoire de la FFQ concernant les mesures d’austérité (projet de loi 28)
12 février – Grand rassemblement à Québec de la Coalition « Refusons l’austérité »
23 au 27 févrierSemaine d’actions dérangeantes au Québec  initiée par la Coalition opposée à la tarification et la privatisation des services publics
Fin février – Sortie d’une étude de l’Institut d’information et de recherche socio-économiques sur les femmes et l’austérité
8 mars – Lancement des actions de la Marche mondiale des femmes au Québec, action nationale à Montréal et actions dans toutes les régions du Québec !

Cybel Richer-Boivin
Les données et les réflexions présentées dans cet article s’inspirent d’un texte à paraître  aux Éditions Somme toute plus tard cette année et signé par Alexa Conradi. 


[1] Richer, Jocelyne, La Presse, 9 janvier 2015

[2] À l’époque du gouvernement du PQ, Agnès Maltais, alors ministre de la Condition féminine et de la Solidarité sociale, n’a pas fait faire une analyse féministe de ses propositions concernant l’aide sociale qui, selon les groupes de femmes, allaient appauvrir et accentuer la situation de précarité économique des femmes.

 

Commentaires

Un commentaire sur “Mesures d’austérité : sur le dos des femmes et des plus démuni.es?”

  • Marie Claudette Dorion dit :

    Bonjour, J’ai participé à la plupart des action concernant la marche mondiale des femmes. Marche mondiale des femmes ensembles: 1) comment SE VIT CETTE SOLIDARITÉ INTERNATIONALE, MONDIALE? Est-ce QUE NOUS NOUS SOUTENONS ENSEMBLE AU NIVEAU internationale? QUEL IMPACT CELA A EUT AU Québec ET AU canada? oui J’AI MARCHÉ. oui JE ME SUIS IMPLIQUÉE. JE NE VOIS PAS LES RÉSULTATS NI LES CHANGEMENTS. doit-ON DIRE mission ACCOMPLIE ET ON SE REPREND EN 2016??? La solidarité entre femme et les valeurs de lR des femmes est-elle présente dans la charte des centres des femmes ? Comment s’applique la vision féminine, solidaire en action et dans les règles de charte de centre des femmes? Comme les autres organismes recevant les subsides de Centraide qui reçoit l’argent de HQ, Bombardier etc… on ne peut mordre la main qui nous nourrit!