24 octobre 2013

Laïcité, égalité, féminisme : retour sur un débat qui interpelle le mouvement féministe

 

Nous sommes des millions au Canada à dire et déplorer que les organisations religieuses fondamentalistes se soient immiscées dans la politique canadienne. C’est arrivé si rapidement! Les droits et libertés des femmes, des immigrantEs et des personnes LGBTs, le développement de la science et du savoir, la démocratie et l’environnement en paient le prix. Nous ne voulons pas que le Québec soit pris dans cette spirale de l’obscurantisme. En ce sens, il aurait été tout à fait justifié pour le gouvernement québécois de se pencher sur les moyens à mettre en place pour éviter des détournements de la démocratie, l’égalité et le droit à l’information par des fondamentalismes religieux. Or, le débat public en cours nous amène très loin de cette réflexion. En proposant une Charte des « valeurs québécoises » plutôt qu’une charte de la laïcité, le gouvernement a délibérément créé l’espace pour un débat public qui ne porte ni véritablement sur la laïcité, ni sur l’égalité de fait des femmes.

La laïcité est censée réguler le rapport entre l’État et la religion. Or, le projet du gouvernement demeure silencieux sur les prières, la croix à l’Assemblée nationale et le financement étatique des écoles confessionnelles tout en prévoyant l’interdiction des signes religieux pour les fonctionnaires. En proposant d’orienter des politiques et lois sur des valeurs québécoises, on dévie de la laïcité. Comment définit-on les valeurs d’un peuple de 8 millions de personnes?  Qui les détermine? Pourquoi l’égalité entre les femmes et les hommes est-elle érigée en valeur collective mais pas la justice sociale, par exemple? Pourquoi l’égalité est-elle absente des autres politiques gouvernementales? Où est l’analyse féministe sur le développement économique, l’aide-sociale, l’assurance-autonomie, la retraite? Assistons-nous à l’instrumentalisation du féminisme? Est-ce tout simplement une manœuvre électoraliste?

Nous aurions aimé que le gouvernement interpelle le mouvement féministe sur l’état réel de l’égalité. Nous aurions alors pu apporter de nombreuses nuances aux affirmations à l’effet que l’égalité est une valeur québécoise. Nous aurions aimé que le  gouvernement initie une vaste réflexion sociale pour identifier quels droits et libertés des femmes sont actuellement bafoués. Le gouvernement aurait pu lancer un échange collectif sur le rapport entre la religion et État et plus précisément, sur les meilleures façons d’éviter et d’endiguer les fondamentalismes religieux dans toutes les religions Il aurait pu en identifier ses manifestations et documenter les moyens mis en place ailleurs dans le monde pour les contrer. Nous aurions pu échanger à propos des stratégies que les femmes mettent en place tous les jours pour faire reculer les conservatismes social, politique ou religieux dans leur vie, ici et ailleurs dans le monde, sans qu’elles se sentent mises au banc des accusées.

Le mouvement féministe a une expertise à partager. Nous avons lutté pour la laïcisation de l’État dans le but de contrer l’influence du religieux sur le politique. Nous avons ainsi repoussé les pressions et les obligations sexistes omniprésentes dans une société sous influence religieuse. Nous avons travaillé pour que les femmes croyantes aient la liberté de créer une distance entre leur foi et les dogmes religieux.  Nous avons travaillé, et travaillons encore, à éliminer les biais sexistes des dogmes religieux, mais aussi ceux présents dans la philosophie, la science, l’économie et ailleurs. Les femmes qui sont brimées par leur religion ou toute autre institution sexiste méritent notre solidarité, pas notre mépris.

Au lieu de proposer un débat sur comment assurer l’indépendance et la neutralité de l’État face aux religions, le débat actuel porte essentiellement sur l’islam et le foulard. Nous sommes loin d’une critique envers toutes les religions! La brochure de la FFQ sur la laïcité  et le site laicitefeministe.com témoignent de l’importance que nous accordons à cette critique et aux moyens à mettre en place pour  créer une société laïque et féministe. Nous n’acceptons toutefois pas le procès de l’islam qui est en  cours.  Aujourd’hui, nous assistons à des dérapages portant atteinte à la sécurité et à l’intégrité des personnes, surtout des femmes musulmanes, nous n’avons qu’à penser à la sortie médiatique de L’R des centres de femmes du Québec qui s’inquiète de la hausse des agressions envers les femmes voilées partout au Québec. La peur alimente le débat et le gouvernement n’intervient pas pour contrer la peur de l’islamisation du Québec, pas plus qu’il ne documente les enjeux pour justifier ses mesures. Cela laisse la place aux préjugés et à certaines théories de la conspiration dont la FFQ est victime. Sur les médias sociaux, on répand absurdités et mensonges en faisant des amalgames épouvantables, parfois répétés par des organisations et des intervenantEs qui sont jugés crédibles par les médias et le gouvernement et ce, depuis des années. Élevons-nous plutôt au-dessus de ces stratégies mesquines. Établissons ensemble un climat respectueux pour débattre de ces questions délicates, entre autres, en s’assurant que des féministes ne traitent pas des féministes musulmanes d’islamistes.

Nous avons trop vécu le paternalisme de l’État pour lui permettre de s’immiscer dans la vie des femmes avec une interdiction du port du foulard. Le foulard a certes des racines sexistes, tout comme bon nombre des symboles et images proposés aux femmes. Les femmes qui portent le fameux foulard sont tantôt autonomes, tantôt forcées, tantôt pieuses, tantôt féministes, tantôt révoltées par le refus de plusieurs d’accepter la différence. Nous refusons de cautionner une démarche qui les traitent en mineures ou les isolent davantage.

Nous sommes indignées du détournement du droit des femmes à l’égalité et des luttes féministes que fait le gouvernement. Le mouvement féministe s’est battu avec acharnement, ici comme sur la scène internationale, pour faire reconnaitre que tous les droits reviennent aux femmes. Ils sont interdépendants et indivisibles. Pas question d’en laisser tomber un seul! Nous les voulons tous! Ni l’égalité, ni la laïcité, ne sont possibles en s’appuyant sur l’exclusion et la domination. Nous disons non à la suppression et la hiérarchisation des droits fondamentaux des femmes.

 

Alexa Conradi

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