15 mars 2013

FFQ en bref – Mars 2013 – Le mot de l’éxécutif – Le féminisme à la FFQ : Retour sur un long parcours

 

Par les membres de l’exécutif de la FFQ : Caroline Senneville, Élisabeth Germain, Martine Éloi, Louise Lafortune et Alexa Conradi

Dans une récente entrevue avec Rima Elkouri, Pauline Marois, la première ministre du Québec définit le féminisme ainsi, « Être féministe, c’est essentiellement vouloir l’égalité homme-femme, rappelle-t-elle. C’est de s’assurer que les femmes prennent leur place à côté des hommes, avec les hommes. »[1]

Voici la définition courante du féminisme. Elle est très largement portée par les individus et les institutions. La FFQ partage cet objectif mais considère que cette définition laisse de côté toute une série de changements nécessaires pour assurer la justice et l’égalité pour toutes les femmes. En effet, elle ne dit rien sur la hiérarchie sociale et la culture de la société, qui restent inchangées.

Qu’en est-il du féminisme à la FFQ?

En 1992, à la suite du Forum pour un Québec féminin pluriel, la FFQ a décidé de faire de la lutte contre la pauvreté l’une de ses grandes priorités. Cette orientation guide encore le travail de la FFQ. Certaines revendications visaient très clairement les femmes : l’équité salariale, la perception automatique des pensions alimentaires, la protection par la CSST des aides domestiques, etc.

D’autres revendications ont cherché à améliorer la situation de toutes les personnes au bas de l’échelle : réforme des normes du travail, hausse du salaire minimum, gel des frais de scolarité, voire même gratuité scolaire, fin des catégories à l’aide sociale pour éliminer un des préjugés les plus nocifs, bonification du Régime des rentes du Québec, renforcement et application des programmes d’accès à l’égalité pour les femmes, plus particulièrement les femmes immigrantes, racisées ou en situation de handicap.

Il s’agit de faire la connexion entre les conditions de vie des femmes et la condition sociale ou de classe. Le féminisme alors ne vise pas seulement l’égalité avec les hommes, mais une remise en question de l’oppression que constitue la pauvreté ou la classe sociale.

Avec la Marche mondiale des femmes, le thème de la violence patriarcale a pris une place grandissante dans les travaux de la FFQ. Il ne s’agissait pas seulement de contrer la violence faite aux femmes au plan individuel, mais également de faire comprendre que cette violence contre certaines femmes constitue une forme de contrôle social de toutes les femmes. Plus encore, d’identifier quels sont les facteurs qui créent une culture de la violence et de la militarisation. Ce regard sur la violence organisée et institutionnalisée en temps de guerre et de conflit armé a amené la FFQ à comprendre qu’il y avait des liens entre patriarcat, impérialisme et capitalisme dans plusieurs conflits. C’est le cas, par exemple, au Congo où des femmes sont violées par milliers pour dominer la population en terrorisant les femmes, ce qui permet à des entreprises transnationales de piller le pays de ses minerais en toute impunité.

Au fur et à mesure que la FFQ prenait conscience de l’interaction des divers systèmes d’oppression dans la vie des femmes, elle en a parlé dans des termes de plus en plus affirmés. En 2003, les membres ont adopté en congrès d’orientation une déclaration de principes[2] qui annonçait l’importance de conjuguer diverses analyses sur l’oppression des femmes. Ainsi, lutter contre le racisme ou l’hétérosexisme devenait un enjeu féministe. En d’autres mots, il s’agit d’une approche où l’on examine non seulement les inégalités entre les hommes et les femmes, mais les inégalités entre les femmes elles-mêmes.

Cette vision s’est enracinée davantage dans le mouvement féministe québécois avec l’adoption, en 2004, de la Charte mondiale des femmes pour l’humanité, promue par le réseau féministe international qu’est la Marche mondiale des femmes. La Marche mondiale affronte les causes de la pauvreté et de la violence envers les femmes. Elle lutte contre toutes les formes d’inégalité et de discrimination vécues par les femmes. Ses valeurs et actions s’articulent autour de la mondialisation des solidarités, visant l’égalité entre les femmes et les hommes, entre les femmes elles-mêmes et entre les peuples.

L’année 2004 est aussi le moment où la FFQ adopte le protocole de solidarité avec Femmes autochtones du Québec. Depuis, on ne cesse d’apprendre sur les liens entre le colonialisme et le patriarcat. Par exemple, les mouvements de femmes autochtones considèrent que l’assassinat des femmes autochtones est le résultat autant du sexisme que du rapport colonial qui donne permission à la police et aux individus de s’attaquer aux femmes autochtones.

Ces dernières années, les groupes de femmes handicapées sont de plus en plus organisés non seulement pour faire connaître les difficultés qu’elles rencontrent, mais aussi pour renseigner le mouvement sur l’analyse qu’elles portent. Elles disent notamment que penser les droits reproductifs de façon inclusive implique une nouvelle réflexion. Alors que le mouvement féministe, avec un gouvernement conservateur au pouvoir, doit protéger le droit à l’avortement, les femmes handicapées doivent lutter pour avoir droit à la maternité. Elles proposent une approche différente appelée la justice reproductive, qui vise à reconnaître que l’enjeu autour du contrôle de son corps n’est pas le même pour toutes.

Des remous au sein des États généraux

Dans cette foulée, il n’est pas étonnant que la mise sur pied des États généraux de l’action et de l’analyse féministes se soit faite en se posant la question : comment arriver à l’égalité pour toutes et mettre fin à toute forme d’oppression et de domination? C’est ainsi que le comité d’orientation a adopté en 2011 un texte fondateur de toute la démarche, énonçant qu’elle placerait « au cœur de ses préoccupations, les enjeux des multiples oppressions causées par les rapports de pouvoir présents dans nos sociétés et à l’intérieur du mouvement féministe. »[3]

Cette approche, ainsi que les résultats de la consultation menée lors du printemps 2012, ont amené le comité d’orientation des ÉG à organiser deux ateliers sur l’intersection des oppressions lors du colloque de mai 2012 à Québec. Il se sentait responsable de créer un espace inclusif de la diversité où des femmes, souvent marginalisées par la société, pouvaient apporter leurs regards sur le monde et les changements à mettre en place; un espace pour mieux comprendre l’imbrication des rapports sociaux de sexe, de classe, de race dans la vie des femmes, en les entendant sur les inégalités qu’elles vivent.

Difficulté de parcours

Les choses ne se sont pas déroulées comme prévues. Ces ateliers ont attiré non seulement des femmes préoccupées par l’interaction du patriarcat avec d’autres systèmes d’oppression[4], mais aussi des femmes qui contestent en tout ou en partie l’approche elle-même. Elles ont contesté le but même de ces ateliers préférant, pour plusieurs, un féminisme dit universel.

Pour celles qui cherchaient à discuter de la manière dont le mouvement féministe devait aborder l’intersection des oppressions dans l’avenir, le refus du thème a été un détournement voire même un moment de domination. Et celles qui voulaient remettre en question l’approche ont trouvé que l’atelier était mal conçu voire même antidémocratique, dans la mesure où les animatrices exigeaient un retour au thème de l’intersection des oppressions.

Une réflexion sur le féminisme

À la veille de l’assemblée générale de la FFQ, l’exécutif de la FFQ prend acte de ces difficultés qui concernent plusieurs de ses propres membres. Il propose, pour ce qui est de son ressort, d’orienter la discussion autrement en créant des espaces d’échange sur l’intersection des oppressions. Le 25 mai prochain, jour précédant l’A.G.A., la FFQ va organiser un colloque pour ses membres, où la question de l’intersection sera abordée. Des ateliers seront également organisés par les comités : femmes et mondialisation, femmes immigrantes et racisées, femmes ainées, et par les collectifs des membres individuelles, de même qu’au sujet des femmes handicapées.

Avant même d’aller vers ces ateliers, quelques conférences et possibilités d’échange auront lieu pour répondre à deux questions de fond.  L’approche qui tient compte de l’intersection des oppressions menace-t-elle le féminisme et le mouvement féministe? La non-prise en compte de l’intersection des oppressions menace-t-elle le féminisme et le mouvement féministe? Dans ces échanges, toutes les perspectives pourront être entendues dans la mesure où le respect et l’écoute seront présents.

Certes, l’orientation de la FFQ est claire et écrite dans sa déclaration de principes : « À l’intérieur du mouvement des femmes, la FFQ s’inscrit dans le courant qui s’attaque aux systèmes d’oppression ou de domination que sont le patriarcat, le capitalisme, le racisme, l’impérialisme et l’hétérosexisme qui marginalisent et exploitent les femmes aux plans social, économique, culturel, politique et religieux, à l’échelle québécoise, canadienne et internationale. »

Cependant, toutes les membres n’ont pas nécessairement pris conscience des conséquences de ce principe, lesquelles se déploient à mesure que l’action s’élargit et que la réflexion s’approfondit. D’autres membres semblent ne pas partager cette approche. L’ouverture qu’il semble nécessaire de faire, c’est de permettre à toutes de s’exprimer, de s’expliquer, de cheminer, tout autant que d’écouter et de comprendre les raisons qui ont amené la FFQ à adopter cette approche.

Il est à souhaiter que la Fédération s’enrichisse de ces débats et que ses membres soient alors mieux en mesure de contribuer à cette belle aventure que sont les États généraux de l’action et de l’analyse féministes.



[1]http://www.lapresse.ca/debats/chroniques/rima-elkouri/201303/07/01-4628867-une-feministe-au-pouvoir.php

[3] http://www.etatsgenerauxdufeminisme.ca/index.php/texte-fondateur-netiquette

[4]Différents mots sont utilisés pour parler de cette approche. Certaines vont se référer à l’intersectionalité, d’autres vont parler de l’imbrication des rapports sociaux de sexe, de classe, de race, etc. Nous désirons utiliser les mots les plus compréhensibles pour décrire cette approche.

Commentaires

Le commentaires sont fermés.