15 mars 2013

FFQ en bref – Mars 2013 – Au revoir à Dorothée Sainte-Marie

 

 

Dorothée Sainte-Marie (1922-2013), une femme au coeur du développement de la FFQ connue sous le nom de Dorothée Lorrain.

«Ma mère était avant tout une femme d’action. Elle exprimait peu les principes, les points de vues et les théories qui étaient à la base de ses choix de vie personnels et professionnels, dont son implication dans la FFQ : très dynamique et efficace, son souci était d’abord et avant tout de s’impliquer et d’agir.» nous révèle Claire Lorrain, sa fille.

Pour Dorothée Sainte-Marie, connue comme co-fondatrice de la FFQ sous le nom de Dorothée Lorrain, il était indiscutable que les femmes étaient les égales des hommes à tous les égards. Par ailleurs, quand elle a atteint la quarantaine, c’était l’époque de la Révolution Tranquille, puis de la montée du féminisme. C’était un contexte dans lequel de nombreuses femmes remettaient en question le caractère hiérarchique des rapports entre sexes à tous les niveaux. Dans le milieu social où elle évoluait, et notamment au sein de l’Association des femmes diplômées des universités du Québec (AFDU) puis de la FFQ, elle avait l’occasion d’échanger des idées et de s’impliquer avec d’autres femmes qui elles aussi désiraient ardemment faire bouger les choses.

Pour toutes ces femmes, il était grand temps que non seulement elles défendent leurs droits, mais aussi qu’elles fassent leur marque dans des domaines d’intérêt plus général  – telle que la lutte contre la fluoration de l’eau au Québec, dans laquelle Dorothée Lorrain joua un rôle déterminant au sein de la FFQ. Le fait qu’elle ait participé à la fondation de la Fédération des femmes du Québec en 1966 faisait donc partie de cette mouvance.

Les femmes qui l’ont principalement inspirée dans l’ensemble de sa vie étaient sa mère, Gertrude Sainte-Marie (née Gratton) et ses grands-mères Marie-Louise Gratton (née Éthier) et Zoé Sainte-Marie (née Plante). Malgré les moyens très limités que la société leur accordait dans le cadre d’une hiérarchie sexuelle fortement institutionnalisée, elles ont chacune fait preuve d’un ensemble de grandes qualités qui leur ont permis de mener leur barque de manière magistrale contre vents et marées, avec un impact positif considérable sur elles-mêmes ainsi que leurs familles. Très indépendante d’esprit, elle a aussi été inspirée en partie par Thérèse Casgrain, avec qui elle a collaboré à la fondation de la FFQ ainsi qu’à ses luttes.

Dorothée Lorrain appartenait à la première génération de diplômées universitaires de sa famille étendue. Donc à cet égard aussi, elle appartenait à une nouvelle tendance, bien que relativement limitée. Mais il reste qu’elle obtint une maîtrise en biochimie à l’Université McGill en 1944, ainsi qu’une maîtrise en histoire de l’art à l’Université de Montréal en 1980, alors que très peu de femmes de sa génération poursuivaient leurs études universitaires au-delà du baccalauréat. En devenant biochimiste, elle réalisait ainsi un peu le rêve de  son père Arthur Sainte-Marie, qui aurait voulu devenir chimiste : elle voulait au départ devenir chimiste, mais l‘Université McGill le lui a déconseillé, car cette discipline était alors une des nombreuses chasses-gardées masculines.

Outre le fait que Dorothée Lorrain était particulièrement douée, ses ambitions ont été fortement encouragées par ses parents, qui étaient eux-mêmes avant-gardistes et indépendants d’esprit à certains égards. En effet, pour eux il semblait aller de soi que filles et garçons devaient avoir accès au même niveau d’éducation. Par ailleurs sa mère, bien qu’étant une bonne mère de famille d’Outremont née en 1896, ne craignait pas de mettre déjà le frein sur son rôle traditionnel en simplifiant le plus possible les repas qu’elle préparait pour sa famille, et en refusant catégoriquement de porter un soutien-gorge, qu’elle trouvait contraignant.

N’ayant eu aucun modèle de femme conventionnelle et soumise dans sa famille proche, elle s’est mariée à Paul Lorrain, un physicien qui l’a toujours considérée comme une égale à part entière et respectait donc sans réserve tous ses choix de vie, professionnels ou autres. Il l’appuyait notamment en partageant certaines tâches traditionnellement considérées comme étant exclusivement féminines, ce qui chez un homme né en 1916 était exceptionnellement avant-gardiste. De son côté, elle s’est elle-même toujours affirmée comme son égale, en s’exprimant ouvertement et en prenant tout naturellement la place d’une associée, en quelque sorte, auprès de lui ; chose que par ailleurs, il appréciait lui-même énormément.

En revanche, sa fille, Claire Lorrain, n’a jamais entendu sa mère se qualifier elle-même de féministe ou même parler de féminisme : c’était un vocabulaire qui n’appartenait pas vraiment à sa génération – ou du moins pas à elle. Le message qu’elle lui a passé à cet égard était peu explicite.

«Dès la petite enfance, elle m’a assuré que je trouverais certainement la vie beaucoup plus intéressante si je ne me limitais pas au rôle traditionnel de la femme au foyer. Pour le reste, ma mère m’a tout transmis par son exemple, en me traitant toujours comme l’égale de mes frères, et en m’accordant une grande liberté ainsi qu’une confiance totale dans mes capacités, ce qui me donnait des ailes.»

Dorothée Lorrain restait tout de même, à certains égards, une femme de son époque : elle désirait profondément s’occuper elle-même de ses quatre enfants, et en 1944 elle a donc choisi d’arrêter de travailler chez Mallinckrodt, dans l’industrie pharmaceutique, pour se marier et élever sa famille. Elle s’est malgré tout impliquée au sein de l’Association des femmes diplômées des Universités et de la FFQ, ce qui certes a nécessité certains ajustements lui permettant de s’acquitter aussi de ses obligations familiales. Ses enfants les plus jeunes arrivés à l’adolescence, elle est retournée aux études à l’Université de Montréal pour se mettre à jour en biochimie ; puis elle a repris son travail de chercheure, à l’Instituto Cajal de neurobiologie de Madrid et à l’INRS-Institut Armand Frappier à Montréal. Très organisée et efficace, elle excellait dans la rationalisation des tâches et l’harmonisation de son travail avec sa vie familiale. Cependant, un autre facteur l’aidait à concilier travail et famille: elle avait choisi de travailler comme biochimiste à temps partiel. En effet, elle n’aurait jamais voulu vivre le rythme de vie surchargé et la double journée de travail qui sont devenus la norme pour la majorité des femmes.

Dorothée Lorrain a eu une vie familiale et professionnelle active et engagée. Nous saluons son audace et sa grande motivation féministe.

Dominique Racine

 

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