27 avril 2012

J’ai mal à mon Québec

 

Je prends parole aujourd’hui à titre personnel, mais appuyée par l’organisation que je préside, la Fédération des femmes du Québec. Je suis Québécoise par choix et non par naissance. J’ai choisi de vivre à Montréal, Québec plutôt qu’à Montreal, Canada après avoir grandi en anglais à Montréal, à Toronto et à Londres. À 19 ans, je suis tombée en amour avec le Québec francophone. Assez pour y rester, pour m’y investir et pour y élever mes enfants.

Ces derniers temps, j’ai mal à mon Québec. Ce qui me rend mal à l’aise, c’est que je sens que le gouvernement du Québec tourne le dos à l’un des plus grands atouts de la société québécoise.

Le Québec que j’ai côtoyé cultivait un sens du bien commun que je traduis par l’idée de voir que son bien-être et sa sécurité et ceux de son voisin sont intimement liés de manière à nous rendre toutes et tous responsables de la vie en commun. C’est une société où l’on pardonnait à l’autre et à soi de ne pas être parfait.e.s. Une société qui cultivait la confiance dans l’autre. J’avais l’impression que la société et la vie politique étaient animées par la volonté de prendre soin les uns des autres et de s’assurer que l’autre n’était pas exclu, méprisé ou rejeté. Que l’on voulait se doter de moyens collectifs pour assurer un minimum de sécurité et nous protéger des aléas de la vie, pour favoriser une culture de la non-domination. En se dotant de remparts collectifs contre la peur et la solitude, on avait une certaine volonté de créer les conditions pour que chacun.e puisse vivre en toute liberté, d’égal.e à égal.e.

Aujourd’hui, j’ai plutôt l’impression de me retrouver avec un gouvernement qui ne valorise que les possédants, les gens en santé, les gens qui ne se trompent ou ne tombent jamais. C’est une politique plus mesquine, moins généreuse, sans foi dans l’humain, et qui cultive le chacun.e pour soi et la domination de l’autre. Cette politique est guidée plutôt par une foi intégriste en l’économie marchande où tout est à vendre et où les services étatiques sont privatisés ou renvoyés dans la sphère domestique, marquant le retour en force du travail gratuit des femmes. C’est une politique qui nous met en compétition les unes contre les autres et où l’on crée des boucs émissaires chez les activistes, les immigrant.e.s ou les personnes exclues du marché du travail. C’est une politique à la dure où l’on envoie la police à la place d’écouter la population.

J’avoue que je ne me reconnais pas dans cette politique si étrangère au Québec. Et je ne suis pas seule. Depuis des semaines, des milliers de grévistes et de citoyen.ne.s descendent dans les rues partout au Québec et témoignent d’une volonté féroce d’en découdre avec le Québec-marchandise. Nous résistons aux discours fatalistes et arrogants d’une élite coupée d’une bonne partie de la population. Nous n’avons que faire d’arguments démagogiques qui affaiblissent le tissu démocratique. Nous avons soif d’idées qui font appel à notre intelligence. Nous sommes des milliers à exprimer notre dissidence avec l’exploitation de nos ressources naturelles sans égard aux droits des peuples autochtones, sans égard à la protection du territoire et à la hausse des frais de scolarité. Nous sommes nombreuses et nombreux à nous tenir debout contre vents et matraques pour rejeter l’ordre économique qui se construit sur l’augmentation des écarts entre riches et pauvres, entre hommes et femmes. Nous avons marre d’un gouvernement corrompu, plus soucieux des élites de ce monde que de l’aspiration démocratique du peuple attaché aux valeurs de justice sociale et d’égalité.

À minuit moins une dans l’enjeu de l’accessibilité de l’éducation postsecondaire, à la place de faire un geste réparateur et de mettre fin à la politique de la division en négociant de bonne foi avec le milieu étudiant, le gouvernement vient de mettre le feu aux poudres. Après 10 semaines de grève étudiante et de mobilisation citoyenne historique, agir de façon autoritaire n’est pas acceptable. Il semble incapable de tirer des leçons des mobilisations des derniers mois pour représenter les intérêts de la population. Et ça ne passe pas. Une population conscientisée et critique s’attend à prendre part aux réflexions et n’est pas prête à déléguer son jugement et son pouvoir au gouvernement. Elle tient à se faire respecter.

Alexa Conradi,  présidente de la Fédération des femmes du Québec

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