16 octobre 2010

La guerre c’est aussi l’affaire des femmes…

 

Nous reproduisons ici un texte écrit par Flavie Trudel en réaction à la chronique de Marie-Claude Lortie parue dans La Presse , samedi le 9 octobre 2010.

Ce n’est pas la première fois qu’on reproche à des femmes qui se battent pour les droits de l’ensemble des femmes de ne pas parler au nom de toutes. Au Québec, dans les années 1930 on reprochait cela aussi aux suffragettes.  Une grande partie des femmes – plusieurs historiennes disent la majorité des femmes –  s’opposaient alors au droit de vote des femmes…

La Fédération des femmes du Québec ne prétend pas parler au nom de toutes les femmes mais elle a la légitimité de parler au nom d’un grand nombre de femmes du Québec et pour le bien de l’ensemble. Comme une centrale syndicale ne peut parler au nom de tous et de toutes, comme un parti politique ne peut non plus parler au nom de tous et de toutes, la FFQ parle au nom de milliers de femmes,  membres individuelles et membres des 186 associations qui la composent, par le truchement d’un processus démocratique connu, une présidente porte-parole, un conseil d’administration élu, une assemblée générale décisionnelle, etc. Ces femmes se préoccupent de la situation de l’ensemble des femmes du Québec. Cela ne signifie pas qu’elles votent à l’unanimité chacune des positions de l’organisme, ni que ces orientations ne changent jamais dans le temps. Il est difficile de représenter les femmes de tous horizons et, dès sa fondation en 1966, la FFQ a été aux prises avec ce problème. Marie Bourbonnais, alors journaliste à La Presse, relevait un  malaise et l’absence d’unité des femmes présentes à son congrès de fondation: «(…) un certain affrontement manifesté lors du congrès de samedi qui semblait vouloir opposer les femmes qui travaillent et celles qui ne travaillent pas, les femmes de la ville et celles des centres ruraux, les BA et celles qui n’ont pas de grands titres, les femmes à bébés et les femmes à diplôme (…) » [1]

Madame Lortie, je trouve un peu réductrice votre façon de découper les causes «des femmes», en particulier lorsque vous affirmez : «On peut être contre la guerre et détester l’armée. Mais on ne peut pas affirmer que l’antimilitarisme est une cause qui réunit toutes les femmes et peut être portée en leurs noms.» Dès la fondation de la Fédération des femmes du Québec, un organisme pour la paix La Voix des femmes a été dans les dix premiers à intégrer les rangs de la FFQ pour dénoncer les guerres, les viols de guerre ainsi que la pauvreté et la souffrance que toutes les guerres engendrent.  Thérèse Casgrain une des fondatrices de la FFQ,  – qui soit dit en passant n’a jamais été présidente de la FFQ tel que vous l’affirmez dans votre article –   était aussi une militante fondatrice de La Voix des femmes. Elle et d’autres militantes comme Simone Monet-Chartrand ont participé à des conférences internationales pour la paix et se sont souvent opposées publiquement aux guerres et à la course aux armements au nom de la FFQ. Encore aujourd’hui un comité très actif de la FFQ, Échec à la guerre, se penche sur ces questions troublantes. Pourquoi est-ce que la paix ne peut-elle pas être une cause portée par un mouvement de femmes?

Lorsque je lis votre insistance pour que la FFQ s’occupe de «dossiers féminins» je me demande si on doit retourner à nos chaudrons… D’ailleurs, vous semblez avoir de la difficulté à concevoir que la FFQ se prononce sur des questions politiques comme la souveraineté du Québec. Dans votre article vous affirmez  «qu’il était absolument déplacé de la part de la FFQ de prendre position pour l’indépendance en 1995». Vous ne savez sans doute pas que lors du premier référendum en 1980, c’est aux côtés de Claude Ryan, chef du Parti libéral du Québec, que Sheila Finestone, présidente de la FFQ de l’époque, siégeait au comité exécutif du NON. Mme Finestone a d’ailleurs organisé et pris la parole, «au nom des femmes» – c’est ce qu’elle prétendait – , en faveur du NON lors des grands rassemblements des Yvettes.

De plus, dans votre article vous affirmez que Mme Finestone  – décédée l’an dernier –  n’aurait probablement pas apprécié la capsule vidéo de la FFQ dénonçant la position du gouvernement canadien qui refuse de signer la Déclaration des droits des peuples autochtones. Dans cette capsule, des femmes autochtones réagissent à cet affront en entonnant le Ô Canada. Vous ne savez sans doute pas que madame Finestone, en plus d’être une fervente fédéraliste, était aussi une féministe qui s’est battue pour les droits des femmes autochtones. Elle a notamment contribué à l’adoption de la réforme de la Loi sur les Indiens qui a restitué aux Amérindiennes leur statut. Pour avoir discuté de ces questions avec elle dans le cadre de mes recherches et connaissant un peu son style d’humour,  contrairement à vous, je pense qu’elle aurait apprécié cette flèche de la FFQ à l’endroit du gouvernement conservateur de Stephen Harper.

Madame Lortie, vous vous indignez aussi de la proximité de Québec solidaire et de la Fédération des femmes du Québec. Il faut se rappeler que Québec solidaire est issu, en partie,  de la FFQ. Rappelons qu’en 2000 lors de la Marche mondiale des femmes réunie à Montréal, devant la faiblesse des réponses du gouvernement québécois aux revendications de la Marche, la présidente de la FFQ de l’époque Françoise David, a lancé l’idée de fonder un parti politique pour faire avancer la cause des femmes à l’intérieur des murs de l’Assemblée nationale. Plusieurs membres de la FFQ ont accueilli positivement cette idée et ont travaillé à la fondation d’Option citoyenne, puis par la suite de Québec solidaire en 2006. Plusieurs se sont même présentées aux élections sous la bannière de ce parti. QS est le seul parti à avoir présenté autant de candidatures féminines que masculines à toutes les élections provinciales depuis. Ces femmes, avec d’autres du PQ, de l’ADQ et du PLQ, continuent de militer à la FFQ, dans leurs syndicats, dans leurs regroupements de femmes, dans les organismes qui défendent les droits des femmes. Qu’elles soient plus nombreuses à adhérer à Québec solidaire  – ce qui n’est pas démontré –  ne serait pas surprenant puisqu’il est issu en partie d’un mouvement de femmes et qu’il s’affiche comme féministe, ce qui n’est pas le cas des autres partis politiques québécois.

De plus, vous reprochez à la FFQ de ne pas faire campagne sur les positions anti-avortement du gouvernement Harper, ce qui est totalement faux. Vous savez que sur cette question aussi les femmes du Québec ne sont pas de façon unanime POUR l’avortement ou CONTRE l’avortement. Mais la FFQ a depuis le milieu des années 1970 des positions en faveur du libre choix des femmes de disposer de leur corps. Ce qui a d’ailleurs indisposé la première présidente de la FFQ, Réjane Laberge-Colas dont vous parlez dans votre article. En effet, en 1989, alors que l’affaire Chantal Daigle/Jean-Guy Tremblay est sur la place publique, Mme Laberge-Colas a mis fin à son adhésion à la FFQ parce qu’elle n’appréciait pas que l’organisme auquel son nom était rattaché supporte les femmes qui décident de mettre fin à une grossesse. Mme Laberge-Colas militait dans Pro-Vie, organisme connu pour son opposition à l’avortement et reçut même une médaille pontificale pour sa participation à cet organisme.

Pour les autres dossiers que vous mentionnez dans votre article et qui vous tiennent particulièrement à cœur,  je pense notamment aux troubles alimentaires, la FFQ y travaille. Vous pouvez consulter les rapports annuels pour voir les comités, les communiqués, les mémoires, les colloques organisés par des femmes qui débattent toutes ces questions et présentent des solutions depuis plus de 40 ans en visant l’égalité entre les hommes et les femmes.

Pour l’avoir étudiée dans le cadre de mon doctorat, pour l’observer encore aujourd’hui en tant que militante, la Fédération des femmes du Québec est une organisation forte de toutes ses membres. Il me semblait important de corriger certaines de vos affirmations contredites par des faits historiques et je désirais, du même souffle, prendre la parole pour m’opposer à certaines opinions que vous formulez. Mais sachez qu’il est important d’entendre votre voix et d’entendre la voix des autres femmes. Saviez-vous qu’une association fondatrice  de la FFQ, qui a eu une grande influence sur son développement et ses orientations était Le Cercle des femmes journalistes? Bien que cette association soit  disparue aujourd’hui, on peut compter sur la CSN, une centrale syndicale mixte, pour présenter les points de vue des femmes journalistes.

Flavie Trudel

L’auteure est docteure en histoire, sociologue, enseignante au Cégep, déléguée de son syndicat à la Marche mondiale des femmes, membre de la Fédération des femmes du Québec, administratrice d’une maison d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale et leurs enfants, porte-parole de Québec solidaire Joliette et mère de deux garçons.


[1] Bourbonnais, Marie, «La Fédération des femmes du Québec constituera une plateforme pour toutes», La Presse, lundi 25 avril 1966, p. 16.

Mots-clés :
Luttes : Marche mondiale des femmes

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